Moins d’un mois après sa nomination à Matignon, Sébastien Lecornu a présenté sa démission à Emmanuel Macron, plongeant l’exécutif dans une crise politique inédite. L’épisode, survenu le 6 octobre, a mis en lumière la fragilité extrême d’un système institutionnel désormais incapable de produire des majorités cohérentes. Un gouvernement qui aura duré 14 heures top chrono.

Une nomination écourtée sous la pression des partis

À peine son gouvernement constitué, le Premier ministre a dû se résoudre à quitter ses fonctions. Les Républicains, dont il espérait rallier une partie des cadres, ont dénoncé des « dysfonctionnements » et une « opacité » dans la formation de l’équipe gouvernementale. D’autres formations ont aussitôt suivi, rendant la position du chef du gouvernement intenable. Selon plusieurs sources à l’Élysée, Emmanuel Macron aurait tenté, sans succès, de convaincre son Premier ministre de « tenir bon ». Mais la défiance des partenaires potentiels, conjuguée à l’absence de coalition stable à l’Assemblée, a rendu toute poursuite illusoire.

L’ère des partis autocentrés

Cette nouvelle impasse traduit le durcissement d’un champ politique dominé par la logique de blocs. De La France insoumise au Rassemblement national, en passant par Les Républicains ou le Parti socialiste, le réflexe de repli partisan semble désormais l’emporter sur toute recherche de compromis.
Les grandes formations, jadis forces de gouvernement, se sont enfermées dans des postures d’opposition systématique, privilégiant la scène médiatique à la construction d’un projet collectif. Le débat républicain, autrefois fondé sur la confrontation d’idées, se réduit à un jeu de rapports de force où l’intérêt national sert trop souvent de toile de fond rhétorique.

L’échec des tentatives de compromis

À l’issue de la crise précédente, Gabriel Attal avait esquissé une méthode inspirée des pratiques parlementaires européennes : définir les priorités du futur gouvernement avant d’en désigner les responsables. L’idée d’un accord « sur le quoi avant le qui » devait permettre de dépasser les clivages partisans. Mais cette démarche, jugée trop technocratique, a été rejetée par la plupart des formations.
Chacune revendique aujourd’hui sa propre « feuille de route » et refuse d’entrer dans une discussion de fond. Le paysage politique s’est figé dans un affrontement stérile, où la personnalisation des débats interdit tout dialogue transversal.

Une fracture politique durable

Le blocage actuel s’inscrit dans une dynamique entamée depuis 2017. En dynamitant le clivage droite-gauche, Emmanuel Macron avait promis de renouveler la vie politique ; il a, de fait, désarticulé les anciennes familles partisanes sans parvenir à stabiliser un nouveau centre de gravité.
Huit ans plus tard, la gauche reste morcelée, la droite divisée, et les extrêmes prospèrent sur le sentiment d’impuissance collective. La recherche d’une majorité devient chaque jour plus improbable, au point de poser la question de la survie du cadre institutionnel de la Ve République.

Une Ve République à bout de souffle

Certains constitutionnalistes évoquent déjà la nécessité d’une refondation. Une VIe République supposerait, au minimum, un consensus politique autour d’une réforme de fond — hypothèse difficilement concevable dans le contexte actuel. Le recours au référendum, souvent évoqué, impliquerait un climat de confiance aujourd’hui absent.
Plutôt qu’un effondrement institutionnel, la crise en cours semble révéler l’usure d’un modèle hyperprésidentiel, fragilisé par l’émiettement des forces politiques et la montée des logiques d’ego.

Quelle issue possible ?

Une solution intermédiaire pourrait consister à confier, pour un temps, la coordination gouvernementale à une personnalité issue de la société civile — un médiateur ou un ancien haut fonctionnaire chargé de construire une plateforme minimale. Cette solution, déjà envisagée à l’Élysée selon plusieurs proches du dossier, permettrait de gagner du temps jusqu’à l’élection présidentielle de 2027.
Mais sans sursaut collectif, sans réapprentissage du compromis, la France risque de s’installer durablement dans l’ingouvernabilité.

Un tournant institutionnel

Plus qu’une crise conjoncturelle, l’échec Lecornu illustre l’épuisement d’un cycle politique ouvert en 2017. La promesse d’un dépassement des clivages s’est muée en fragmentation sans repères. Si la Ve République vacille, ce n’est pas faute d’outils, mais faute d’accord sur leur usage.
Le sursaut viendra peut-être d’une redéfinition du rôle des partis, s’ils acceptent enfin de redevenir ce qu’ils furent : des instruments du débat démocratique, et non des forteresses électorales.

Nos conclusions : les partis en coma, le système sous oxygène

La chute express de Lecornu n’est pas seulement l’histoire d’un homme. C’est celle d’un système où les institutions tiennent encore debout, mais sans la société qui les animait. La politique est devenue un théâtre sans public. Et les partis ? Des forteresses électorales qui ont oublié qu’ils étaient censés porter un destin commun.

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