
Quelques mots suffisent parfois à réveiller des souvenirs pesants. En évoquant les « nuisances » post-victoire du PSG, l’élu boulonnais Yann-Maël Larher semble raviver, volontairement ou non, l’ombre d’un discours tristement célèbre. Petite leçon de mémoire et de responsabilité politique.
Retour sur une polémique locale qui dit plus qu’elle ne prétend
Tout est parti d’un post sur Facebook, signé Yann-Maël Larher, conseiller municipal de la majorité LR à Boulogne-Billancourt. Dans un message publié après les célébrations de la victoire du PSG, l’élu déplore les « nuisances », le « vacarme », les « débordements », et s’interroge sur les vendeurs de kebabs qui « ont dû faire une bonne soirée ». S’en est suivie une volée de critiques : propos à double fond, stigmatisation voilée, voire racisme latent, selon certains internautes et habitants outrés.
Rapidement modifié ou supprimé, le message n’a pourtant pas été accompagné d’excuses. Et ce silence a nourri un malaise : car si les mots peuvent changer, la musique, elle, rappelle un vieux refrain.
“Le bruit et l’odeur” : un précédent qui colle encore aux murs de la République
En 1991, Jacques Chirac, alors maire de Paris et président du RPR (ancêtre de LR), évoquait devant un parterre de militants le quotidien du « travailleur français » face à une famille immigrée :
« Le bruit et l’odeur… Le travailleur français sur le palier devient fou. »
Cette phrase, devenue un symbole de stigmatisation raciale, a durablement marqué l’imaginaire politique. On ne l’oublie pas, même à Boulogne-Billancourt. D’autant que la majorité municipale actuelle se revendique directement de cet héritage chiraquien.
Dès lors, comment ne pas entendre un écho dérangeant quand un élu local, confronté à des manifestations de joie urbaine, mobilise les mêmes ressorts lexicaux ? Quand « fête » devient « désordre », quand « ambiance » devient « insécurité », quand le kebab devient métonymie d’un “trop plein d’ailleurs” ?
Une rhétorique politique qui joue sur les ambiguïtés
Si l’on en croit ses partisans, Yann-Maël Larher n’a rien dit d’illégal. Et c’est vrai : aucune injure explicite, aucune attaque frontale. Mais c’est justement là que réside le problème. Comme son aïeul rhétorique de 1991, le discours joue sur le non-dit, sur la “suggestion raisonnable”, sur l’implicite qui clive sans jamais nommer.
Les “nuisances” ? Comprendre : jeunes bruyants issus des quartiers.
Les “vendeurs de kebabs” ? Comprendre : ambiance communautaire.
Les “débordements” ? Comprendre : menace urbaine, insécurité.
Et le tour est joué.
Décryptage : le vrai du faux
Vrai : Ces propos relèvent d’une rhétorique historiquement utilisée pour stigmatiser certaines populations, sans avoir à les nommer.
Faux : Ils ne sont pas condamnables au sens légal, mais participent à une atmosphère de suspicion et de division.
À nuancer : La droite républicaine a longtemps jonglé entre discours d’ordre et sous-entendus ambigus. Une stratégie politique risquée, qui flirte parfois dangereusement avec les extrêmes.
Nos conclusions : des mots, des symboles, des responsabilités
Le lien entre les propos de Yann-Maël Larher et la célèbre formule de Chirac n’est pas gratuit. Il dit beaucoup d’un imaginaire politique encore bien vivant, où le bruit et l’odeur sont moins des constats que des outils de distinction sociale et culturelle. À Boulogne comme ailleurs, on attend mieux d’un élu républicain que des clins d’œil aux vieux démons de la République.
Et pendant que certains nous rejouent les années 90, la ville, elle, continue d’évoluer, de se diversifier, de vivre ensemble – dans le bruit, parfois, mais surtout avec dignité.
Sources : Ministère de l’Intérieur – Statistiques sur les atteintes à caractère raciste, Radio Nova – Histoire et impact de l’expression « le bruit et l’odeur », BFMTV – Retour sur le discours de Jacques Chirac et sa justification, Wikipédia – Discours « Le bruit et l’odeur » de Jacques Chirac, Racisme et xénophobie en Europe, La Découverte, Le Journal Toulousain – Zebda et la mémoire du « bruit et l’odeur », La Semaine du Pays Basque – Histoire du RPR et de ses discours sur l’immigration




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