La pièce Passeport d’Alexis Michalik, qui raconte l’odyssée d’un réfugié érythréen perdu dans la jungle de Calais, ne semble pas avoir été censurée à Boulogne-Billancourt. Pourtant, son absence des scènes municipales interroge. Dans une ville dirigée par la droite, où l’immigration reste un sujet politiquement glissant, la liberté artistique navigue entre prudence, autocensure et stratégies d’évitement.

Une pièce sur l’exil, jouée à l’écart du débat public

Créée en 2024 au Théâtre de la Renaissance (Paris), Passeport aborde avec humour et humanité les rouages kafkaïens du droit d’asile en France. Michalik évite les slogans militants et préfère une narration centrée sur l’amnésie d’un réfugié, sur ses souvenirs à reconstruire plutôt que sur les murs à franchir.

Un choix d’écriture salué pour sa subtilité, mais qui soulève ailleurs la critique d’une approche « trop lisse ». D’autant plus dans un contexte où plusieurs villes ont refusé de programmer la pièce, jugée trop « risquée » à l’approche des élections municipales.

À Boulogne, pas de censure frontale… mais un théâtre privé comme refuge

Contrairement à certaines villes, aucune preuve d’interdiction ou de pression directe n’est établie à Boulogne-Billancourt. La pièce y a même été jouée — mais dans un théâtre privé, La Renaissance, hors du giron municipal.

Coïncidence ou calcul politique ? Le choix du privé permet d’éviter les subventions, les commissions culturelles et les débats houleux au conseil municipal. Bref, une forme de liberté… conditionnée par l’évitement.

Le paradoxe Michalik : esquiver la censure en adoucissant le propos

Le dramaturge ne s’en cache pas : créer Passeport dans un théâtre privé, c’est anticiper les blocages. En province, plusieurs élus locaux ont explicitement refusé la programmation, craignant une « instrumentalisation du thème migratoire » ou une « polémique inutile ».

Mais Michalik a une réponse bien à lui :

Sa pièce adopte une ligne de crête : suffisamment engagée pour traiter d’un sujet tabou, mais suffisamment consensuelle pour ne pas heurter frontalement les institutions.

Autocensure ou stratégie de contournement ?

À Boulogne, la pièce n’a pas été empêchée. Mais elle n’a pas été portée non plus par la ville, qui pourtant subventionne spectacles, festivals et initiatives culturelles. La mairie reste muette sur ce choix.

Faut-il y voir :

  • Une forme d’autocensure structurelle, où les spectacles à potentiel polémique sont naturellement écartés ?
  • Une stratégie de neutralité assumée, où l’on préfère ne pas « diviser » le public ?
  • Ou une simple absence de volonté politique de défendre un théâtre qui bouscule un peu les lignes ?

La liberté artistique, version municipale 2025

Le cas Passeport révèle un phénomène plus large :

  • Dans de nombreuses villes françaises, les programmations sont aseptisées,
  • Les sujets clivants sont évités par principe,
  • Et les artistes sont invités à ne pas « provoquer », surtout en année électorale.

À Boulogne, ce n’est pas une censure… mais un vide d’audace. Et parfois, le silence est la forme la plus efficace de mise à distance.

Nos conclusions : pas de mur, mais des cloisons invisibles

Passeport n’a pas été interdit. Mais à Boulogne-Billancourt, aucune structure publique ne l’a portée. Ce n’est pas une censure, c’est un climat. Un théâtre qui évite les conflits au prix de sa mission critique. Dans une époque où la liberté d’expression est partout défendue — sauf quand elle dérange — la pièce de Michalik rappelle que parfois, la vraie résistance, c’est de monter sur scène, sans subvention, et malgré tout.

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