
D’un côté, l’État et les pédiatres tirent la sonnette d’alarme : les écrans nuisent au développement des enfants. De l’autre, Boulogne-Billancourt se vante d’avoir le tout premier centre municipal d’esport d’Europe, accessible… dès 6 ans. Une schizophrénie municipale qui brouille les messages, et laisse les parents, comme les enfants, les yeux rivés sur une politique à double écran.
Quand la prévention publique se heurte à la promotion locale
Le rapport gouvernemental d’avril 2024 est clair :
- Pas d’écran avant 3 ans,
- Pas de portable avant 11,
- Pas de réseaux sociaux avant 15.
Et en parallèle, le nouveau carnet de santé 2025 intègre des pages dédiées aux effets délétères : troubles du sommeil, retard de langage, désocialisation. À l’hôpital Jean-Verdier (AP-HP), la Dre Sylvie Dieu-Osika voit défiler les enfants « surexposés », et alerte sur une explosion de troubles comportementaux.
Et pourtant, à Boulogne-Billancourt… on forme les futurs champions de League of Legends à 6 ans. Depuis 2020, la ville accueille un centre municipal d’esport, soutenu par GameWard et Sigma Esports, et ouvert aux enfants via les centres de loisirs.
Le esport, un écran de fumée pédagogique ?
La mairie assume sa ligne :
« Encadrement responsable »,
« mixité sociale »,
« découverte des métiers du numérique ».
Le tout dans une ambiance bienveillante et branchée. Mais derrière le storytelling, le paradoxe saute aux yeux :
- Sessions de 3 à 4 heures
- Accès aux compétitions locales dès 11 ans
- Valorisation explicite de carrières esportives… pour les collégiens.
On parle ici de « pédagogie active » et d’« écrans éducatifs ». Soit. Mais les risques sont bien réels : exposition prolongée, sédentarité, addiction naissante. Des experts alertent : même en groupe, le jeu vidéo ne remplace pas l’interaction humaine. La mairie, elle, continue d’appuyer sur « l’innovation citoyenne ».
Trois contradictions criantes

Les risques du double langage
Boulogne est loin d’être seule à surfer sur la vague numérique, mais elle incarne avec brio la contradiction d’un modèle qui prône la prévention tout en sponsorisant l’exposition.
- Normalisation des écrans : À force de parler de “sport numérique”, on finit par gommer les dangers.
- Pression implicite sur les familles : Comment refuser une activité gratuite, municipale, valorisée… même si elle contredit les conseils médicaux ?
- Ciblage des ados : Avec des événements comme les Hauts-de-Seine Digital Games, le Département pousse plus loin encore la logique de l’hyperconnexion encadrée.
Des alternatives… encore timides
Partout en France, des pistes émergent pour concilier numérique et santé :
- Charte des écrans responsables,
- ateliers de parentalité numérique,
- rituels de déconnexion,
- parcours sportifs en libre accès,
- désactivation nocturne des ENT scolaires.
Mais à Boulogne, rien de tout cela n’accompagne le projet esport. Aucune limite de temps, aucun dispositif de médiation familiale, aucun partenariat formalisé avec des structures de santé.
« On ne peut pas à la fois diaboliser les écrans et en faire la promotion. Les enfants ont besoin de cohérence. »
— Un parent d’élève, membre d’une association de prévention locale.
Nos conclusions : vers un modèle technophile… mais amnésique ?
Oui, l’esport peut développer des compétences. Oui, il peut contribuer à l’inclusion numérique.
Mais sans encadrement rigoureux et message clair sur les risques, la ville de Boulogne-Billancourt court le risque de devenir le symbole d’une modernité mal maîtrisée, où l’on oublie que les enfants ne sont pas des interfaces.
L’innovation ne peut être un prétexte à l’incohérence.
Ni la santé publique, une note de bas de page dans une brochure sur l’attractivité territoriale.




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